



On entendit soudain des voix vives et gales;
On vit des jeunes gens franchir les vertes haies
Qui miraient dans les eaux leur riche floraison.
Ils portaient en triomphe à travers le gazon,
Michel, le vieux joueur de violon rustique.
Basile le gardait comme un dieu domestique,
Il mêlait, lui du moins, quelques rires aux
pleurs,
Et son archet créait des sons ensorceleurs.
Il rappelait vraiment un dieu gai de la fable.
Il était renommé pour sa manière
affable,
Pour ses cheveux d'argent et pour son violon.
"Longue vie à Michel, le roi du
rigodon!"
Crièrent, à la fois, en écartant
les saules,
Les gars qui le portaient sur leurs fortes
épaules.
Or, le père Félix, en les apercevant,
De la main les salue. Il s'avance au-devant.
Dès qu'il voit s'approcher le
vénérable prêtre,
Le vieux ménestrel sent, dans son âme,
renaître
Les ravissants transports d'un âge plus
heureux.
Il se met à pleurer. Des souvenirs nombreux
À ses esprits émus alors se
présentèrent,
Et vers les temps enfuis ses pensées
remontèrent.
L'enfant du vieux Benoît baise ses cheveux
blancs.
Il la presse en ses bras, en ses bras tout
tremblants,
Et mouille son front pur de ses brûlantes
larmes.
La pauvre Évangéline, elle avait bien
des charmes
Quant il la fit danser pour la dernière fois,
Avec son Gabriel et les gais villageois,
Au son du violon, sous le ciel d'Acadie!
Elle ne s'était pas, à coup sur,
enlaidie,
Et plus pur que jamais devait être son coeur
Éprouvé longuement au creuset du
malheur.
Oubliant tout à fait ses épreuves
amères,
Basile embrasse alors les filles et les mères.
Il crie, il rit, il chante. Il se croit tout permis
Pour mieux montrer sa joie à ses anciens amis.
Ces proscrits de Grand-Pré que le hasard
rassemble,
Longtemps dans le jardin s'entretiennent ensemble
Du bonheur qu'ils goûtaient au village natal,
Et des maux endurés depuis l'arrêt
fatal.
Ils admirent pourtant l'existence tranquille
Que passe à l'étranger le forgeron
Basile;
Ils écoutent longtemps, avec avidité,
Le récit qu'il leur fait de la
fécondité
De ces prés sans confins, dont la riche
verdure
Nourrit mille troupeaux errant à l'aventure.
Et, quand l'ombre du soir vient à se
déployer,
Telle une sombre tente, ils font cercle au foyer.
On prépare aussitôt un souper
confortable.
Puis, le Père Félix, debout près
de la table,
Récite à haute voix le
bénédicité,
Et chacun dit: Amen, en sa félicité.
Lentement, lentement, sur la fête nouvelle
La nuit silencieuse avait ouvert son aile.
Tout était, au dehors, calme et
tranquillité.
Donnant au paysage un éclat argenté,
La lune se leva souriante, sans voile,
Et monta dans l'azur où scintillait
l'étoile.
Le bonheur du moment: rires, pleurs et couplets,
Sur le deuil du passé renvoyait ses reflets.
On causait avec verve, et le front des convives
Semblait s'illuminer de lumières plus vives
Que celles qui flottaient au sombre firmament.
Le pâtre réjoui versait abondamment,
Dans les vases d'étain, le doux jus de la
vigne.
Aux siècles de la fable il aurait
été digne
De verser le nectar à la table des dieux.
Alors que fut fini le repas copieux,