



Tantôt le canotier en silence pagaie,
Et tantôt il redit, d'une voix qui
s'égaie,
Les chansons que naguère il chantait
fièrement
Sur ses fleuves aimés. Et, dans
l'éloignement,
Sous la ramure épaisse où la faune
fourmille,
Semblables aux frissons qui troublent la charmille,
Semblables aux soupirs qui viennent des beffrois,
Montèrent mille sons, mystérieuses voix
Des esprits ou des vents de cette solitude,
Qui venaient se mêler aux cris
d'inquiétude
Des fauves effrayés, au vol du grand
condor,
Au long rugissement de quelqu'alligator.
Le matin, quand le jour vint sourire à la
terre,
Ils poursuivaient encor leur course solitaire.
Ils voguaient sur les lacs de l'Atchafalaya.
Un souffle chaud courut, et le soleil brilla.
Les nénuphars berçaient leurs corolles
mignonnes,
Les lotus aux proscrits apportaient leurs couronnes.
L'air était embaumé des suaves senteurs
Que les magnolias épanchaient de leurs fleurs,
Et que l'ardente brise emportant dans l'espace.
Sous l'actif avirons la nacelle qui passe
Donne aux eaux qu'elle fend des lueurs de falot.
Elle s'approche enfin d'un verdoyant îlot,
Que les oiseaux charmaient de leurs douces sonates,
Que les rosiers en fleurs ornaient de blondes nattes,
Où la mousse et l'ombrage invitaient au
sommeil.
Les pauvres exilés, bronzés par le
soleil,
Se dirigent alors vers l'endroit de la côte
Où l'ombre est plus epalsse, et la
forêt, plus haute.
Ils amarrent leur nef. Là des arbres altiers
De leurs rameaux touffus les couvrent tout entiers.
Ils demandent leur couche aux floraisons vermeilles.
Fatigués du travail, et fatigués des
veilles,
Ils s'endorment. Bientôt des songes gracieux
Évoquent d'autres temps, évoquent
d'autres cieux.
Un cèdre balsamique au-dessus d'eux frissonne.
La vigne plantureuse et la blanche bignonne,
Comme de longs cordeaux, à ses rameaux
dormants
Suspendent, enlacés, leurs tiges, leurs
sarments,
Et forment, au désert, des échelles
étranges,
Échelles de Jacob où voltigent des
anges ;
Mais les anges, ce sont de brillants colibris
Qui butinent gaîment les échelons
fleuris.
Jusqu'au lever du jour, sur sa couche de mousse,
La vierge s'enivra de la vision douce.
Sous l'arbre gigantesque, heureuse, elle dormait.
A ce rêve si beau le passé se fermait,
Le ciel enfin touché souriait à sa
flamme,
Et les rayons d'en haut illuminaient son âme.
À travers les îlots, dans l'ombre du
massif,
Et glissant vite aussi, venait un autre esquif.
Des chasseurs le montaient. Aucunes chansons gaies
Ne réglaient cependant le rythme des pagaies.
Ils allaient vers le nord, aux lointains horizons ,
Chasser le castor doux et les rudes bisons.
Jeune et cherchant l'oubli. sa dernière
ressource,
Un étranger guidait l'aventureuse course.
Des cheveux emmêlés effleuraient ses
sourcils,
Et son oeil laissait voir la trace des soucis.
Son âme était bercée au vent de
la tristesse.
Ce jeune homme, c'était Gabriel Lajeunesse.