Les voyageurs s'en vont en ces nouveaux endroits
Où serpentent, sans bruit, mille canaux étroits,
Et leur nacelle glisse au hasard des flots sombres
Qui semblent un filet fait de mailles sans nombres.
Les cyprès chevelus, les lierres en faisceaux,
Au-dessus de leurs fronts forment de verts arceaux
Où s'accrochent des fleurs, des mousses diaphanes,
Où flottent mollement de légères lianes,
Comme aux voûtes d'un temple, illustres oripeaux,
On voit flotter parfois des loques de drapeaux.
 
Il règne dans ces lieux un effrayant silence;
On entend seulement le héron qui s'élance,
Au coucher du soleil, vers le grand cèdre noir,
Dont les rameaux touffus lui servent de juchoir,
Ou le rire infernal, quand vient aussi la brune,
D'un grand hibou qui sort pour saluer la lune.
Et la lune monta dans le ciel. Ses rayons
Tracèrent sur les eaux de lumineux sillons,
Drapèrent les cyprès dans une écharpe blanche,
Coururent mollement le long de mainte branche,
Glissèrent à travers des sommets assombris,
Comme, au lever du jour, on voit dans les débris
Des antiques donjons qui tombent en ruine,
Glisser les fils d'argent d'une vague bruine.
 
Voguant silencieux, peu à peu les proscrits
Sentirent une angoisse étreindre leurs esprits.
Pleins du pressentiment d'un mal inévitable,
Ils croyaient parcourir un chemin redoutable.
Flottant dans l'ombre épaisse ou les fauves clartés,
Les choses autour d'eux, en ces lieux écartés,
Revêtaient tout à coup la plus étrange forme,
Tout à coup se fondaient en une masse énorme,
Et leurs coeurs, trop émus des menaces du sort,
Se sentaient oppressés comme devant la mort.
 
Souffrant peut-être ainsi, la frêle sensitive
Referme sa corolle et se penche craintive,
Quand, au loin dans la plaine, un coursier au galop
Fait retentir le sol de son poudreux sabot.
 
Mais une vision d'une douceur divine
Vient charmer, un moment. l'âme de l'orpheline.
Dans cet air qui l'enivre et ces fauves décors,
Intense, sa pensée a soudain pris un corps.
Un spectre ravissant glisse sur l'or des lames.
Il vient vers le canot. Hâtez-vous, faibles rames!
C'est pour elle qu'il vient. . . Son coeur bat éperdu,
Car elle reconnaît le fiancé perdu.
Cependant un rameur d'une haute stature,
Un rameur qui portait un cor à sa ceinture,
Se leva de son banc, et puis interrogea,
Dans le lointain, les eaux qui brunissaient déjà.
 
Et, pour voir si quelqu'un, alors perdu dans l'ombre,
Suivait aussi le cours de ces bayous sans nombre,
Il prit son instrument et souffla par trois fois.
La fanfare éclatante éveilla sous les bois
Mille échos étonnés, mille voix inquiètes,
Qui moururent au loin, dans leurs sombres cachettes.
On entendit, dans l'air, des ailes s'agiter,
On entendit, sur l'eau, des roseaux palpiter;
On vit, le long des bords, mainte odorante tige
Secouer ses parfums dans un plaisant vertige;
Mais pas une voix d'homme, en l'immense rumeur,
Ne répondit alors à l'appel du rameur.
Tout murmure cessa. Dans l'angoisse du calme
La vierge de Grand-Pré, telle une frêle palme,
Sur le bord du canot s'inclina doucement,
Et, dans un long sommeil, oublia son tourment.
 


Copyright 1994, - 2003 Espace Francophone. Tous droits réservés.
Parrainé par le Centre pour Etudes françaises et francophones (LSU) et par la Fondation CODOFIL.
Based on an original project designed by, and copyrighted by, Gary Dauphin email: digitalmus@aol.com
.