Les fermier répondit: "On ne sait les motifs,
Mais doit-on soupçonner de lâches tentatives?. . .
La pluie, en Angleterre, ou des chaleurs hâtives
Ont peut-être détruit la moisson sur les champs;
Et, pour donner du pain à leurs petits enfants,
Du foin à leurs troupeaux, les grands propriétaires
Viennent chercher les fruits de nos fertiles terres.
Au village, plus d'un qui n'est pas un poltron,
Pense bien autrement," reprit le forgeron,
En secouant la tête avec un air de doute.
Puis, poussant un soupir: "Bellefontaine, écoute,
On n'a pas, chez l'Anglais, oublié Louisbourg,
Pas plus que Port-Royal, pas plus que Beauséjour. . .
Déjà des paysans, redoutant ces croisières,
Ont fui vers les forêts; et là, sur les lisières,
Ils attendent, prudents, avec anxiété,
Cet ordre qui bientôt, doit être exécuté.
Voilà qu'on nous a pris, pour combler nos alarmes,
Tous nos outils de fer avec toutes nos armes;
Seul le vieux forgeron a ses pesants marteaux,
Et l'humble moissonneur, ses inutiles faux."
Un sourire sur la lèvre, et le regard oblique,
Le jovial vieillard à son ami réplique:
"Au milieu de nos champs et de nos gras troupeaux,
Sans armes, nous vivons dans un profond repos.
Nous sommes mieux encore par derrière nos digues,
Que n'étaient autrefois nos ancêtres prodigues,
Dans leurs murs qu'ébréchaient les canons ennemis.
D'ailleurs, dans l'infortune il faut être soumis.
Vais-je donc retenir, Basile, pour hôtesse,
Ce soir, à mon foyer, la vilaine tristesse?
C'est le contrat, ce soir, et qu'importe demain?
Les jeunes gens du bourg ont bâti, de leur main,
La grange et la maison. Pour couronner l'ouvrage,
Ils ont mis au fenil le grain et le fourrage.
Au buffet ils ont mis pour un an d'aliments.
Le labour même est fait. Attends quelques moments
Et LeBlance va venir avec sa plume d'oie. . .
De nos heureux enfants partageons donc la joie."
 
Dans la fenêtre ouverte, à voix basse, à l'écart,
Les fiancés causaient, et leur calme regard
Se promenait au ciel d'azur. Évangéline
Livrait à Gabriel sa main brûlante et fine;
Elle rougit soudain, quand son père, empressé,
Rappela, tout ému, le projet caressé.
À peine le vieillard venait-il de se taire,
Que l'on vit à la porte arriver le notaire.

 


Copyright 1994, - 2003 Espace Francophone. Tous droits réservés.
Parrainé par le Centre pour Etudes françaises et francophones (LSU) et par la Fondation CODOFIL.
Based on an original project designed by, and copyrighted by, Gary Dauphin email: digitalmus@aol.com
.