



Des familles acadiennes rurales vont déterminer si le français est parlé ou si on s'en souvient vaguement.
Par Katrinna Huggs
Dans la communauté rurale de Forked Island, en bas près de la fin de la ligne dans le sud de la Louisiane, les enfants affamés de Ruby Marceaux sont de retour de l'école, se jetant sur leur goûter dans la cuisine. Tout le monde est assis autour de la petite table de cuisine et bientôt Mémère vient à la maison et s'assied aussi.
Le français est toujours très vivant dans la famille de Ruby Marceaux. Et ce n'est pas l'oeuvre du CODOFIL, du Bureau du Québec ou d'autres promoteurs de la langue.
Mémère, la mère de Ruby (née Amanda Schexnider), 76, ne parle pas beaucoup d'anglais même pas assez pour se débrouiller. Les enfants de Ruby ne connaissent que quelques mots en français. Quand Ruby était enfant, on lui faisait avoir honte que ses parents ne parlent que le français. Alors pourquoi parlerait-elle français à ses enfants? Et il n'y a pas de professeur de français à l'école E. Broussard, à quelques miles de là, à Cow Island, où les enfants vont à l'école.
Pourtant, sans éducation en français, formelle à l'école et informelle à la maison, les quatre enfants de Ruby, et plus particulièrement les deux aînés, Jody, 19, et Aimée, 16, ont par nécessité développé leur propre système de communication avec leur grand-mère.
Par exemple, on demande à Aimée de parler avec Mémère. A table, Aimée demande "Where were you at when I went to your house?"
"J'ai été chez Paul," Mémère répond. "J'ai été en dehors avec eux."
"Ça faisait chaud en dehors?" Ruby demande à sa mère.
"Non, ça faisait frais. On était assis à l'ombre. Sur le carporch."
Alors on demande à Aimée si elle a compris ce que Mémère a dit.
"Oui," répond Aimée aussi confiante qu'un interprète des Nations Unies. "Elle a dit qu'elle est allée chez son voisin Paul, qu'ils se sont assis sous la galerie et qu'il faisait frais".
Marceaux et sa famille ont beaucoup de parents. La mère de Ruby avait une soeur qui s'est mariée avec le frère du père de Ruby. Il y en a eu deux ou trois dans la famille qui se sont mariés comme ça. Les soeurs de la maman de Ruby ont épousé les frères du papa de Ruby. Et l'un des frères de la maman de Ruby a épousé la soeur du papa de Ruby. Par conséquent, la famille de Ruby vit tout le long de la route paroissiale qui mène vers et hors de Forked Island.
Tout le monde dans la grande famille Marceaux parle français avec leurs parents, nous dit Ruby qui a 36 ans. Mais aucun des petits-enfants ne peut parler en français. Et des 14 petits-enfants et plusieurs arrière-petits-enfants de Mémère, seuls les enfants de Ruby peuvent la comprendre.
Ruby a toujours vécu près de ses parents. Depuis la mort de son père en 1981, les enfants, à tour de rôle, passent chacun une nuit chez Mémère. Mémère ne parle pas anglais mais elle le comprend. Les enfants ne parlent pas français mais ils le comprennent. Et, comme ça, ils se débrouillent.
"C'est vrai. Autour d'ici c'était tous des Français, cher," dit Mémère. "Asteur je crois qu'il y a pas du monde qui reste qui parle français."
Ruby traduit pour sa mère. "Elle croit que maintenant il n'y a plus beaucoup de gens qui parlent français. Ce sont surtout des personnes âgées".
Ruby demande alors en français à sa mère si elle pense que la langue est en train de mourir.
"Mais, peut-être bien les jeunes, cher. Le vieux monde va toujours parler français."
"Et quand les vieux va mourir?" demande Ruby. "Ça va être tout gone?"
"C'est ça je dis. Je comprends pas trop comment ça va être quand tous les vieux va mourir. Les jeunes, ça parle anglais, cher."
On demande à Aimée, seize ans, si elle a compris ce que sa grand-mère vient de dire.
"Elle dit que, maintenant, il n'y a presque plus personne qui parle français dans la région", traduit Aimée. "Et c'est dommage que nous ne savons pas comment parler français parce que tous les jeunes parlent seulement anglais. Et maintenant les personnes âgées meurent - il ne restera que les jeunes."
Aimée dit qu'elle regrette de ne pas connaître le français. Elle ne l'a jamais appris à l'école. Le cours n'est pas offert. "Nous avons essayé de leur dire d'en offrir un mais nous voulons apprendre le français cadien. Nous essayons toujours de leur dire. Mais ils disent qu'ils n'ont pas assez d'argent ou des choses dans le genre. C'est ce qu'ils nous disent."
On demande à Aimée pourquoi elle voudrait tellement avoir du français cadien à l'école. "Parce que c'est ma culture."
Quelques minutes après le début de la visite, Jody, le fils aîné de Ruby, rentre à la maison après le travail et rejoins la famille. Ses plus jeunes frères et soeurs sont excités de rencontrer une journaliste et participent à l'entretien sur le sauvetage de la langue française. Pas Jody. Lui qui comprend le mieux Mémère parce qu'il a passé davantage de nuits chez elle, est le moins intéressé. Jody est un farceur -canaille. Il prend le grand lapin blanc de sa petite soeur sautant autour de la cuisine et le place dans la poubelle.
Quelques minutes plus tard, Robert Menard, un ami de Jody, frappe à la porte arrière des Marceaux. En peu de temps, il est à table, menant une conversation en français avec Ruby à propos d'une chasse au daim qu'il prépare. Robert, 25, est un exceptionnel jeune Cadien qui non seulement comprend le français qu'il a appris de ses grands-parents mais le parle couramment.
Comme Aimée, Robert incarne l'esprit des Cadiens et des Créoles renaissants - de jeunes graines dans le sol fertile des ancêtres français. Cette nouvelle génération pourrait être psychologiquement capable de surmonter la stigmatisation - la honte - qui a laissé des cicatrices chez leurs parents et grands-parents francophones il y a 40 ou 50 ans.
Si Robert a un jour des enfants, il va sûrement leur enseigner le français, dit-il. Il est déjà en train d'apprendre le français aux enfants de son frère.
En face des Marceaux, de l'autre côté du pont Intercoastal , vivent les Touchets, une famille d'ouvriers. Leur fils, Calvin, et leur belle-fille, Sandra, leur rendent visite ce soir avec leur fille de 18 mois, Colleen. Assis devant la télévision, tout le monde parle français à Colleen.
Calvin, 30, dit qu'il est à peu près le seul parmi ses amis à Forked Island qui parle français à ses enfants. Mais il a toujours dit que s'il en avait un, il ferait cela. Peut-être que le français est en train de mourir, dit-il, mais il ne mourra jamais dans cette famille. "C'est impossible!"
Quand il n'y a pas d' "Américains" présents, les Touchets- du grand-père au bébé- communiquent en français.
"Où est mon bec?" Theard Touchet gazouille affectueusement à sa petite-fille. Colleen laisse tomber son ballon et trotte pour aller embrasser Pa Pop.
[Du Times of Acadiana, 10 octobre, 1990 Volume 11 Numero 5]