



par Pat Mire
[Note de l'éditeur: Mardi Gras est très connu à cause des défilés de la Nouvelle-Orléans mais beaucoup de gens ne savent pas que Mardi Gras est célébré différemment par beaucoup de Cadiens. Les hommes se déguisent avec des costumes bizarres et vont à cheval de porte à porte dans la campagne. Ils partent tôt le matin et récoltent les ingrédients (souvent des poulets) pour les ramener en un point central. Ce qui est amusant, c'est que les cavaliers doivent "gagner" les dons de nourriture en dansant, faisant les clowns et en chassant les animaux de ferme. Une fois que la nourriture est rassemblée, toute la communauté aide à faire un grand pot de gombo qui est alors partagé entre tous.]
Les célébrations de Mardi Gras supposent une certaine forme de communauté et immédiatement reflètent le fort esprit conservateur et innovateur nécessaire pour une société saine. Une tradition de Mardi Gras qui est souvent mal comprise et qui d'habitude affecte profondément la sensibilité d'étrangers est le courir du Mardi Gras rural des prairies du sud-ouest de la Louisiane et des régions boisées des environs. Le courir de Mamou a été fortement documenté et présenté au public, ce qui a créé l'impression que tous les courirs étaient pareils. Des recherches récentes ont montré que, bien qu'il y ait des ressemblances, en fait, les traditions de Mardi Gras varient d'une communauté à l'autre.
Beaucoup d'aspects de la célébration de Mardi Gras à l'Anse Maigre, une communauté au nord d'Eunice, sont typiques d'autres communautés. Le catholicisme culturel rassemble encore la communauté et rassembler des ingrédients pour le gombo commun reste la partie centrale du courir. Les gens travaillent durement toute l'année mais ils célèbrent aussi la vie abondamment parce que leur foi leur enseigne que la vie a été racheté. Le jour de Mardi Gras leur donne la possibilité d'embrasser la totalité de la vie. Menée par un capitaine portant le drapeau, cette procession haute en couleurs et bruyante d'hommes masqués et costumés, à cheval et dans des chariots, va de porte à porte dans la campagne demandant la charité en échange d'une danse et de bouffonnerie. Les participants étaient volontiers employés à chasser le poulet, l'offrande la plus appréciée et ils étaient fiers de leur habileté à rassembler assez de poulets vivants pour nourrir toute la communauté "gratuitement".
A une réunion d'organisation avant le Mardi Gras, Wendell Manuel donne ses instructions au groupe: "quand vous arrivez chez quelqu'un ... descendez du cheval et dansez pour lui et suppliez-le... Faites ce qu'il faut pour obtenir ses poulets ou ses saucisses ou son riz ou son argent... N'importe quoi pour obtenir les ingrédients pour le souper." Le Mardi Gras est après tout une redistribution de la richesse et sous ses nombreuses couches de comportement exotique on trouve un message sérieux de survie qui remonte aux festivals pré-chrétiens et aux anciens rites de passage.
Pendant ce festival qui supporte les valeurs égalitaires de la culture cadienne (tout le monde donne et tout le monde reçoit), l'histoire du partage dans l'humanité est racontée et encore durant toute la journée. Dans l'un des plus vieux jeux du genre humain, qui consiste a jouer un tour a son voisin ou à son meilleur ami, ces mendiants masqués symbolisent quiconque pourrait avoir faim. L'idée est que lorsque ceux-ci rendent visite a quelqu'un, celui-ci devrait partager. Le vol fait partie de la tension dans le drame de ce jeu rituel mais il devient facilement de la "charité forcée" quand les participants ont l'impression que le propriétaire ne donne pas assez.
Comme beaucoup d'autres petites communautés dans la prairie, L'Anse Maigre est pour une grande part socialement sans prétention; ses membres ne se laissent pas aller à une condescendance voyante. Ils s'habillent et parlent de la même manière, vivent dans des abris modestes, la plupart conduisent des camionnettes, tous se connaissent et agissent de la même manière peu importe les circonstances économiques. Il est donc difficile pour un étranger de reconnaître qui est supposé donner plus ou moins le jour de Mardi Gras. Ce n'est pas étonnant dès lors que des photographes , des journalistes et même des chercheurs - qui manquent de données sur la manière dont la communauté fonctionne le reste de l'année et qui envahissent un espace rituel intérieur - aient une vision floue et ratent des détails importants. Ils ne connaissent généralement pas bien les grandes subtilités culturelles et les stratégies de survie et donc encore moins les différents degrés d'interdépendance d'un quartier à un autre, Ils donnent donc de mauvaises informations au public(...) sur la croûte alors qu'ils ratent complètement la farce.
Il existe deux chansons de demande totalement différentes avec de nombreuses variations. Certaines communautés demandent que les participants chantent leur version de la chanson en français, ce qui décourage la participation extérieure. Mais d'autres courirs encouragent la participation extérieure. C'est amusant de regarder un étranger portant un masque et imitant les gens des environs essayant de cacher leur identité alors que personne ne les reconnaîtrait s'ils ne portaient pas de masque.
Tous les courirs réussis ont un noyau dur de joueurs-clé qui ont assimilé les règles du jeu et qui savent instinctivement ce qu'il faut faire et jusqu'où ils peuvent repousser les limites qui créent la tension nécessaire pour transformer cette machine désordonnée en un appel pour l'égalité commune. Quelques courirs sont presque devenus des promenades sur piste et semblent plus intéressés par le retour en ville à temps pour les défilés plutôt que de remplir la mission originale de l'événement. L'un de ces courirs en particulier a perdu sa signification lorsque leur capitaine, disfonctionnel culturellement, ne s'est pas arrêté pour un propriétaire debout dans son jardin avec ses poulets a la main, ce qui est un acte inconcevable dans la plupart des communautés.
Le courir de Tee Mamou (dans la paroisse de Western Acadia) ne fut pas interrompu durant la seconde guerre mondiale comme ce fut le cas dans la plupart d'autres communautés. Mamou (dans la paroisse Evangéline) fut désigné comme ayant été Quand six hommes d'Eunice et leur, en fait, six hommes d'Eunice et leur capitaine Tobert Frugé se sont rassemblés en 1946. Récemment, on a découvert que d'autres communautés, Oberlin par exemple, ont recommencé les courirs après un court hiatus de deux ou trois ans seulement, ce qui constitue difficilement une renaissance. Les femmes d'Eunice eurent leur propre courir de Mardi Gras pendant les années 1950, presque trente ans avant Tee Mamou et les personnes âgées de plusieurs communautés racontent des histoires de courirs d'enfants aussi loin que leur mémoire remonte.
Le groupe de Tee Mamou a gardé certains aspects d'une très ancienne tradition de mendicité et utilise un geste (pointer vers la paume ouverte) qui, il y a des siècles, en Europe occidentale, aurait distingué les mendiants de carnaval d'un autre groupe de mendiants appelés les "pauvres honteux". Une découverte récente et l'observation du Mardi Gras de Hathaway révèlent des traditions similaires et probablement plus anciennes. Ils ont ce qu'ils appellent "nos mendiants" qui brandissent des fouets de sacs de tulle roulés, menant la procession avec le capitaine. Les traditions de fouetter ont été conservées dans des poches isolées du bord culturel de la prairie cadienne à l'ouest de la Highway 13. Le fouet a ses origines dans le festival pré-chrétien de Lupercalia ou le festival du loup et on pensant que cela amenait la fertilité.
Les mendiants rituels de Hathaway ont le visage noircis et sont les premiers à approcher une maison où ils descendent du cheval et confrontent les propriétaires à genoux avec leur chapeau dans leurs mains et demandent sincèrement la charité aux habitants. Ceci semble être un vestige du carnaval du pauvre au moyen âge et pourrait même avoir des racines dans le festival le plus largement célébré du calendrier romain, le Saturnalia, où les gens se déguisaient et se noircissaient le visage.
Des témoins extérieurs se concentrent invariablement sur les questions de racisme, de sexualité et d'alcool. Il est important que les gens ne comprennent pas ceci de manière erronnée comme une question raciale. Inverser l'ordre social et prétendre être quelqu'un d'autre remontent beaucoup plus loin que nos racines immédiates de racisme dans le sud. Dans les quelques courirs de Créoles noirs qui restent dans le sud-ouest de la Louisiane, les participants souvent blanchissent leur visage et les premières illustrations de carnavals africains et antillais montrent des Noirs avec un visage blanc. Le fait que la plupart des anciens participants cadiens s'identifient (...) est lié a cela avec le sauvage qui est le nom cadien pour désigner les Amérindiens. C'est leur version de l'homme sauvage dans les traditions européennes. Le costume cadien traditionnel en est la preuve. En effet, des épaules aux chevilles, celui-ci est clairement amérindien et les nombreux masques qui ressemblent étonnament aux illustrations de l'homme sauvage. A propos de l'alcool, beaucoup de gens oublient que Mardi Gras est basé sur des rites de passage qui, pendant des siècles, ont utilisé des drogues altérant le jugement pour libérer les inhibitions et permettre aux participants de "jouer l'autre".
Des communautés préoccupées par la préservation (...) dans le costume offrent l'opportunité de remonter dans le temps mais ont éliminé dans une certaine mesure une partie importante de Mardi Gras: sa capacité à répondre aux problèmes du moment. A Eunice et Basile, parodier des événements contemporains est important et la séparation des sexes ne l'est pas. La nature de bouleversement social de Mardi Gras a toujours présenté un commentaire puissant du peuple. Il y avait des effigies de Saddam Hussein et George Bush à côté de versions modernes de vieux thèmes comme le paillasse français et la vieille femme dans le courir de 1991 à Eunice. En démonstration de la frustration que les gens de la région ressentaient durant la guerre du Golfe [avec l'Iraq], un pantin en taille réelle de Saddam Hussein, appelé "So Damn Insane", fut pendu par le cou avec une cannette de bière Bush dans sa poche , un révolver et fut attaqué de manière répétée. Un autre camion montrait la tête décapitée de Hussein avec un coq (un ancien symbole de carnaval pour la bravoure et la masculanité) debout au-dessus de lui, en triomphe.
L'un des meilleurs exemples visuels du facteur de mort et de renaissance associé à Mardi Gras est la mise en scène d'une naissance complète avec sage-femme par des hommes habillés en femmes, particulièrement la vieille femme. Un autre exemple est le "Mort Ressuscité" du courir de Tee-Mamou dans lequel un propriétaire tire (à blancs) sur un participant dans un arbre. Le "mort" est alors ressuscité en versant de la bière dans sa bouche. Quelque chose de très similaire à ceci se passait sur les marches de la cathédrale au moyen âge.
Mais le drame populaire probablement le plus étonnant se passe à Hathaway. Ici, les liens entre les participants et la fraternité sont montrés de manière évidente lorsqu'ils sont flagellés par des mendiants antipathiques. La flagellation est provoquée lorsqu'ils ratent un vers dans la chanson, lorsqu'ils agissent malicieusement (ce qu'on attend d'eux) ou quand le propriétaire paye pour les voir fouettés. Cette dernière action force le capitaine à accuser ses troupes sous de faux prétextes et à ordonner qu'ils soient punis. Ceci est un souvenir du roi burlesque de Saturnalia qui donnait des ordres insensés à sa cour de nobles. Les cris des accusés "J'ai besoin d'aide" et "Où est mon frère?", tandis qu'on leur ordonne de se coucher par terre et sur le ventre et que les coups de fouet tombent, poussent des participants innocents à se coucher par-dessus eux et à soulager les souffrances de leurs camarades en prenant eux-mêmes les coups de fouet. Ceci rappelle les flagellations utilisées pour l'expiation des péchés et pour purifier la communauté durant le moyen âge.
Les célébrations de Mardi Gras à Eunice et Tee-Mamou-Iota sont d'excellents exemples de villes se rassemblant pour montrer une fierté communautaire et une vitalité dans leurs traditions. Toutes deux ont élaboré des brillantes stratégies pour accomoder le flot de touristes et de voisins qu'elles ont courtisés. La grande procession retourne vers des foules animées de joyeux convives pour célébrer jusqu'a minuit quand le Carême commence. Beaucoup des participants les plus audacieux de Mardi Gras font vaillament demi-tour et suivent le Christ dans le jeûne et l'abstinence pour quarante jours, ce qui a pour résultat une renaissance baptismale et spirituelle à Pâques.
Cet article se base sur une recherche menée une effort commun de trois ans par Barry Ancelet, Ray Brassieur, Carl Lindahl, Pat Mire, Maida Owens, et Carolyn Ware qui a trouvé son point culminant dans le film de Pat Mire. Cette collaboration a permis d'autres projets de recherche, notamment un livre sur le Mardi Gras rural par Ancelet et Lindahl et une dissertation sur le mardi gras rural des femmes par Ware.
La vidéo de Pat Mire "Dance for a Chicken - The Cajun Mardi Gras" contient près d'une douzaine de courirs du Mardi Gras dans des communautés à travers le sud-ouest de la Louisiane. Elle peut être achetée aux Productions Attakapas, (318) 457-8214. © 1993 Pat Mire, Tous droits réservés.